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Manger la terre
Les communautés connues sous le nom de « mangeurs de cuivre » dans la région du Katanga ont développé, depuis des siècles, une connaissance fine des gisements, des sols et des techniques de transformation du minerai. Leur histoire rappelle que le cuivre n’a pas toujours été considéré comme une simple ressource à extraire, mais comme un élément participant à une relation complexe entre territoire, corps, savoirs et cosmologies. Partant de cette histoire, la 9e Biennale de Lubumbashi propose une réflexion sur les conséquences matérielles, sociales et imaginaires de l’extractivisme. Son hypothèse est que l’extraction ne produit pas uniquement des transformations environnementales ou économiques. Elle produit également des manières de voir et de raconter le monde. Elle engendre ce que nous pourrions appeler une épistémologie du trou : un régime de connaissance qui appréhende un territoire et une société principalement à travers ce qui leur a été retiré: ressources, richesses, savoirs, futurs. Dans ce cadre, le Congo apparaît souvent en négatif, défini par ses pertes et les vides.
Mais que se passe-t-il lorsque l’on cesse de regarder uniquement le trou? Comment penser ce qui continue d’exister, de circuler et de produire du monde autour et à travers lui ? Cette question devient d’autant plus urgente que le poison de l’extractivisme a déjà été ingéré. Les sols, les eaux, les corps et les imaginaires portent les traces de cette histoire. La biennale s’intéresse ainsi moins à la possibilité d’un retour à une pureté perdue qu’à notre capacité à produire du savoir, de la mémoire et des formes de vie à partir d’une condition déjà toxique. Pour explorer ces questions, la biennale s’appuie notamment sur la pensée de Valentin-Yves Mudimbe et sa notion d’indiscipline, comprise comme une pratique critique capable de déplacer les catégories héritées et de réinventer les conditions de production du savoir. Cette réflexion rencontre également le concept de fugitivité, entendu comme la capacité à tracer d’autres trajectoires et à produire des formes d’existence qui échappent aux logiques de capture.
La Biennale de Lubumbashi envisage ainsi la ville comme un laboratoire où des réflexions alliant indiscipline et fugitivité peuvent se tenir. Un espace marqué par l’extractivisme mais où continuent d’émerger des savoirs, des mémoires, des pratiques de transmission et des imaginaires capables d’inventer d’autres rapports à la terre et au futur. Car la question centrale de cette édition n’est peut-être pas celle de ce qui a été extrait. Elle est celle de ce qui demeure imprenable. De ce qui continue à nourrir malgré et avec l’empoisonnement. De ce qui permet encore de produire du monde à partir d’une terre que l’on sait profondément transformée.
Des artistes venus de différents horizons ont été invités à prendre part à cette édition, parmi lesquels : Soñ Gweha, Chimurenga, Félix Shumba, Kris Verdonck, Lungiswa Gqunta, Christ Mukenge, Lydia Schellhammer, Sandra Mujinga, Victor Gama, Carl Kabila, Melisa Kayowa, William Kentridge et Kevin Kabambi, entre autres. Leurs pratiques artistiques, ancrées dans des contextes culturels variés, enrichissent les échanges et les réflexions portés par le programme.